Une excellente raison de rester au Mali

20131106-085642.jpg

Par Nico Ramirez, Diktacratie

Le chat-bite surprise est une variante du chat-bite ordinaire. Contrairement à ce dernier que l’on a le temps de voir venir, le premier ne prévient jamais. Et il fait donc très mal. Le jeu de la balle au prisonnier n’est plus ce qu’il était, mais la partie de cache-cache conserve son intérêt : au Mali, désormais, tout le monde veut jouer à chat-bite.

La soi-disant « phase de normalisation » en cours dans le pays depuis l’élection présidentielle du mois de juillet, a pris du plomb dans l’aile, comme les deux journalistes de Radio France Internationale – Ghislaine Dupont et Claude Verlon – qui eux, ne s’en relèveront pas.

Les accords signés à Ouagadougou en juin dernier devaient à la fois encadrer le retour de l’Etat malien dans le nord du pays, et ouvrir des négociations sur les revendications des groupes armés qui tiennent la zone, c’est-à-dire les indépendantistes touaregs.

En fait, les discussions menées dans la capitale burkinabè n’ont servi qu’à permettre et faciliter le déroulement logistique du scrutin présidentiel à Kidal, en permettant le retour de l’armée malienne, jusque-là sous le coup d’une interdiction de séjour, prononcée par le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad).

Au terme de l’opération Serval, dans un « Mali libéré », l’armée française avait confié Kidal aux touaregs en les débarrassant des narco-barbus sponsorisés par le Qatar. En tolérant pendant un temps le bannissement des soldats maliens.

Aujourd’hui, à Kidal, les indépendantistes touaregs continuent d’occuper les bâtiments publics, dont le gouvernorat. Le cantonnement des anciens combattants touaregs reste une vue de l’esprit.

Absolument personne ne contrôle rien à Kidal, qui est officiellement sous administration de l’État malien depuis la fin juin. Le retour de l’armée malienne a été une sinistre plaisanterie, avec à peine 200 soldats maliens stationnés dans un camp à la sortie de la ville, et dotés de moyens dérisoires.

Les troupes de la Minusma, la force des Nations unies au Mali, sont supposées assurer la sécurisation de la ville. Pauvres casques bleus guinéens, sénégalais ou togolais qui n’ont strictement aucune connaissance du terrain, et zéro expérience de maintien de l’ordre dans une pareille zone livrée à elle-même, où les armes circulent au grand jour.

Peu nombreux eux aussi sur place, les petits gars des forces spéciales françaises ne donnent guère dans les missions de gendarmerie, chat-bite oblige.

Un contexte totalement anarchique et instable qui a même permis en toute discrétion le retour en ville de plusieurs unités d’Ansar Dine, le groupe armé malien salafo-utile.

Continue reading

Advertisements

Crise du Mali, réalités géopolitiques (première partie)

Par Aymeric Chauprade, realpolitik.tv via E&R

L’intervention du Mali, comme toutes les interventions occidentales depuis la fin de la Guerre froide (de l’Irak jusqu’à la Libye en passant par l’ingérence en Syrie) ne saurait être analysée de manière angélique, sous prétexte qu’elle serait une opération française. Inversement, elle ne saurait être assimilée à toutes les autres opérations parce qu’elle admet en effet ses propres déterminants.

La guerre au Mali est la confrontation d’une multiplicité d’acteurs :

• l’État central malien (Bamako)
les Touaregs indépendantistes de l’Azawad
• les groupes jihadistes
l’État français et sa compagnie pétrolière Total (qui est certes une multinationale sur le plan capitalistique mais dont l’action politique reste coordonnée à celle de la France),
• l’État algérien avec d’une part son État profond (le puissant DRS, la sécurité militaire, coeur du régime) d’autre part sa société pétrolière étatique Sonatrach
• les États-Unis d’Amérique et leur État profond (composé d’éléments de la CIA, du Pentagone, de l’armée)
• l’État qatarien et ses intérêts pétroliers et gaziers
• deux États voisins, la Mauritanie et la Libye qui ont toujours joué un rôle crucial dans la question touareg.

Ce sont là les principaux protagonistes de l’affaire malienne. Au second plan, d’autres acteurs chargés d’apporter aux acteurs de premier plan une légitimité en terme de droit international : les autres États africains (la CEDEAO), l’Union européenne…

Voyons les intérêts et les motivations des premiers rôles qui s’affrontent sur la scène malienne, et pas forcément de manière visible.

Cette analyse étant longue, j’ai décidé de la découper en deux parties. La première partie tentera d’y voir clair sur les motivations de l’État malien, des Touaregs indépendantistes et des groupes islamistes.

La seconde partie abordera la question complexe des enjeux pétroliers et gaziers dans la zone (avec notamment les intérêts pétroliers français, qataris et algériens).

Nous pourrons alors proposer une lecture de la crise qui s’articulera autour d’un bras de fer entre Paris, Alger et Doha pour l’essentiel, avec bien entendu aussi les États-Unis en « embuscade » et qui montrera, une fois de plus, que le terrorisme islamiste est largement instrumentalisé pour consolider ou restaurer les intérêts des principaux acteurs.

1) L’État malien

20130122-053553.jpg

Afin de présenter l’État malien dans ses caractéristiques géopolitiques je m’appuie sur l’article « Mali » du Dictionnaire de géopolitique (Chauprade/ Thual) lequel date de 1999 dans sa deuxième édition. L’exercice consistant à revenir à ses anciens textes est peu pratiqué en France, et pour cause : s’il l’était, il abîmerait fortement la légitimité de la quasi-totalité de nos commentateurs médiatiques, surtout Olivier Roy, le génial visionnaire de la « fin de l’islam politique » (titre de son essai de 1992) lequel fanfaronnait encore sur les plateaux au début des printemps arabes, en 2011, en expliquant que sa thèse de la disparition de l’islamisme était la bonne et que la masse arabe ne rêvait que de démocratie occidentale… Cela fait penser à Francis Fukuyama s’excusant que la Fin de l’Histoire soit autant retardée depuis 1990 et nous demandant de patienter encore un peu (pour avoir raison)…

Continue reading